Déjà six mois que je n’ai rien publié ici. Est-ce que le temps passe vite ? Suis-je mauvais élève ? N’aurais-je donc rien à dire (à écrire) ? En réalité, c’est que la vie se passe hors de cet espace, qui demeure avant tout une vitrine, malgré mon intention initiale d’en faire un lieu de réflexion.
Et je n’ai en effet pas grand chose à écrire ce jour, si ce n’est que des choses se préparent, et qu’il y aura (j’espère) bientôt des annonces par ici.
D’ici-là, je peux vous partager un changement opéré depuis quelques semaines, qui concerne avant tout l’écriture mais qui modifie en conséquence l’équilibre de mon existence. Surtout, c’est un choix qui remet en question ce que j’ai longtemps pu penser de moi, et à ce titre nourrit la possibilité d’un dépassement, d’un espoir de liberté sur nos déterminismes ancrés.
J’ai écrit mon premier roman La fin du monde est plus compliquée que prévu essentiellement la nuit, durant des périodes dédiées de quelques semaines. Vers la fin d’après-midi, aux environs de dix-sept heures, c’est-à-dire à la tombée du jour lorsque c’était l’hiver, je commençais à me mettre au travail, pour atteindre une vitesse de croisière en fin de soirée et un pic de productivité vers trois-quatre heures du matin. Je m’écroulais au premières lueurs de l’aube, dormais jusqu’à treize heures, et après les quelques activités minimales de la journée, je me remettais à l’écriture en fin d’après-midi.
J’étais un oiseau de nuit, plus exactement un oiseau du soir qui voyait la nuit comme un espace infini à parcourir librement, jusqu’à tomber de fatigue au matin. J’ai par ailleurs depuis longtemps une activité professionnelle à distance que je peux faire aux horaires que je choisis, et qui me permettait alors de maintenir un rythme décalé.
Ainsi, je me suis depuis toujours pensé comme un être du soir, un couche-tard/lève-tard. Les réveils à l’aube, pour prendre des trains ou des avions, étaient toujours un calvaire pour moi et à l’origine d’insomnies qui réduisaient la nuit à une paire d’heures, accentuant la violence du réveil.
Mais au fil du temps, j’ai dû m’adapter. D’abord parce que je me suis mis à vivre avec une personne matinale. Si nous voulions partager des choses ensemble, il fallait bien que nous ayons du temps éveillé en commun, et des deux c’était moi qui vivais à des horaires « asociaux », ou du moins incompatibles avec son activité professionnelle. J’ai donc appris à ne plus écrire la nuit, mais l’après-midi, avec un temps de créativité maximale en soirée, et à me lever dans la matinée, et plus l’après-midi.
Et puis sont venus les enfants. Avec eux (et avec les horaires de la crèche, puis de l’éducation nationale), impossible de tricher. Il a fallu se lever plus tôt encore le matin, et tous les matins. Pour pouvoir continuer à écrire, je devais coucher du jus de cerveau dès les premières heures. Celui-ci se bonifiait cependant toujours après une certaine inertie, c’est-à-dire alors dans l’après-midi. Mais comme la journée de travail s’arrêtait désormais autour de dix-sept heures pour récupérer la progéniture, j’ai dû apprendre à forcer la machine et à sortir du texte plus rapidement qu’avant. Heureusement, avec l’expérience, une meilleure connaissance de soi, de son corps, et un regard plus précis sur le monde, l’écriture devient plus rapide.
Mais la vie de famille est complexe, contrainte, souvent imprévisible, et quand elle se conjugue à des impératifs professionnels eux-mêmes aléatoires et multiples, il devient difficile de garder la stabilité nécessaire à l’écriture au long cours.
J’avais naïvement pensé réécrire tout un roman en juin et juillet de cette année, avant la coupure des vacances. Le créneau semblait serré, mais cela me paraissait un défi abordable. C’était sans imaginer les rebondissements sans fin des dernières semaines de la vie scolaire, avec son lot d’inscriptions, de réinscriptions, d’imprévus, de canicules aussi. Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est un constat d’échec et l’accumulation de frustrations grandissantes, au point qu’il m’est paru nécessaire de prendre une décision radicale.
Je devais trouver pour écrire du temps que personne, relation familiale, amicale, professionnelle ou autre, absolument personne ne pourrait me « voler », tout en restant disponible pour mes obligations. Il y avait bien le soir, mais écrire après une journée bien remplie, le corps fatigué et la tête déjà complètement farcie, cela faisait longtemps que je n’y arrivais plus. Il restait l’autre extrémité du jour. Celle à laquelle je pensais être incapable de me plier.
L’idée m’a été soufflée inconsciemment par un ami scénariste évoquant les autrices américaines mères au foyer des années soixante-dix, qui se levaient avant leurs enfants pour écrire. C’était ça, la solution. Se lever avant l’aube, écrire, puis commencer sa journée.
Depuis plus de trois semaines, je me lève désormais à cinq heures du matin, j’écris jusqu’à sept heures, puis je prépare les tartines et j’apporte café et biberon aux autres personnes de la maisonnée. Et cela m’apporte une satisfaction indescriptible. Certes, il a fallu placer une petite sieste après le déjeuner, et certes, les soirées sont désormais plus courtes. Mais quel plaisir de sombrer d’un sommeil apaisé ! Lorsque la journée commence, le plus important a déjà été fait.
Il y a des bénéfices secondaires : la possibilité d’écrire absolument tous les jours, y compris le week-end et les vacances, indépendamment de toutes les autres contraintes, puisque c’est un horaire toujours disponible. Mais aussi, la compatibilité avec le réchauffement climatique : ce sont les heures les plus fraiches de la journée. Un autre bénéfice : être obligé d’écrire plus immédiatement à cause d’un temps réduit pour le faire, ce qui pousse à adopter un rythme différent, par petites touches plutôt que par longues traversées.
On va voir si je tiens véritablement la longueur, mais j’y crois, et il y a déjà une victoire dans l’histoire. Celle de m’être prouvé que je ne suis pas celui que je croyais. Qu’il est toujours possible de se réinventer.







