Franck Thomas

Romancier • Scénariste • Consultant en scénario

On n’est pas ce que l’on croit

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4–6 minutes

Déjà six mois que je n’ai rien publié ici. Est-ce que le temps passe vite ? Suis-je mau­vais élève ? N’aurais-je donc rien à dire (à écrire) ? En réa­li­té, c’est que la vie se passe hors de cet espace, qui demeure avant tout une vitrine, mal­gré mon inten­tion ini­tiale d’en faire un lieu de réflexion. 

Et je n’ai en effet pas grand chose à écrire ce jour, si ce n’est que des choses se pré­parent, et qu’il y aura (j’es­père) bien­tôt des annonces par ici. 

D’ici-là, je peux vous par­ta­ger un chan­ge­ment opé­ré depuis quelques semaines, qui concerne avant tout l’é­cri­ture mais qui modi­fie en consé­quence l’é­qui­libre de mon exis­tence. Surtout, c’est un choix qui remet en ques­tion ce que j’ai long­temps pu pen­ser de moi, et à ce titre nour­rit la pos­si­bi­li­té d’un dépas­se­ment, d’un espoir de liber­té sur nos déter­mi­nismes ancrés.

J’ai écrit mon pre­mier roman La fin du monde est plus com­pli­quée que pré­vu essen­tiel­le­ment la nuit, durant des périodes dédiées de quelques semaines. Vers la fin d’après-midi, aux envi­rons de dix-sept heures, c’est-à-dire à la tom­bée du jour lorsque c’é­tait l’hi­ver, je com­men­çais à me mettre au tra­vail, pour atteindre une vitesse de croi­sière en fin de soi­rée et un pic de pro­duc­ti­vi­té vers trois-quatre heures du matin. Je m’é­crou­lais au pre­mières lueurs de l’aube, dor­mais jus­qu’à treize heures, et après les quelques acti­vi­tés mini­males de la jour­née, je me remet­tais à l’é­cri­ture en fin d’après-midi. 

J’étais un oiseau de nuit, plus exac­te­ment un oiseau du soir qui voyait la nuit comme un espace infi­ni à par­cou­rir libre­ment, jus­qu’à tom­ber de fatigue au matin. J’ai par ailleurs depuis long­temps une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle à dis­tance que je peux faire aux horaires que je choi­sis, et qui me per­met­tait alors de main­te­nir un rythme décalé.

Ainsi, je me suis depuis tou­jours pen­sé comme un être du soir, un couche-tard/lève-tard. Les réveils à l’aube, pour prendre des trains ou des avions, étaient tou­jours un cal­vaire pour moi et à l’o­ri­gine d’in­som­nies qui rédui­saient la nuit à une paire d’heures, accen­tuant la vio­lence du réveil. 

Mais au fil du temps, j’ai dû m’a­dap­ter. D’abord parce que je me suis mis à vivre avec une per­sonne mati­nale. Si nous vou­lions par­ta­ger des choses ensemble, il fal­lait bien que nous ayons du temps éveillé en com­mun, et des deux c’é­tait moi qui vivais à des horaires « aso­ciaux », ou du moins incom­pa­tibles avec son acti­vi­té pro­fes­sion­nelle. J’ai donc appris à ne plus écrire la nuit, mais l’après-midi, avec un temps de créa­ti­vi­té maxi­male en soi­rée, et à me lever dans la mati­née, et plus l’après-midi.

Et puis sont venus les enfants. Avec eux (et avec les horaires de la crèche, puis de l’é­du­ca­tion natio­nale), impos­sible de tri­cher. Il a fal­lu se lever plus tôt encore le matin, et tous les matins. Pour pou­voir conti­nuer à écrire, je devais cou­cher du jus de cer­veau dès les pre­mières heures. Celui-ci se boni­fiait cepen­dant tou­jours après une cer­taine iner­tie, c’est-à-dire alors dans l’après-midi. Mais comme la jour­née de tra­vail s’ar­rê­tait désor­mais autour de dix-sept heures pour récu­pé­rer la pro­gé­ni­ture, j’ai dû apprendre à for­cer la machine et à sor­tir du texte plus rapi­de­ment qu’a­vant. Heureusement, avec l’ex­pé­rience, une meilleure connais­sance de soi, de son corps, et un regard plus pré­cis sur le monde, l’é­cri­ture devient plus rapide.

Mais la vie de famille est com­plexe, contrainte, sou­vent impré­vi­sible, et quand elle se conjugue à des impé­ra­tifs pro­fes­sion­nels eux-mêmes aléa­toires et mul­tiples, il devient dif­fi­cile de gar­der la sta­bi­li­té néces­saire à l’é­cri­ture au long cours. 

J’avais naï­ve­ment pen­sé réécrire tout un roman en juin et juillet de cette année, avant la cou­pure des vacances. Le cré­neau sem­blait ser­ré, mais cela me parais­sait un défi abor­dable. C’était sans ima­gi­ner les rebon­dis­se­ments sans fin des der­nières semaines de la vie sco­laire, avec son lot d’ins­crip­tions, de réins­crip­tions, d’im­pré­vus, de cani­cules aus­si. Tout ce que j’ai réus­si à faire, c’est un constat d’é­chec et l’ac­cu­mu­la­tion de frus­tra­tions gran­dis­santes, au point qu’il m’est paru néces­saire de prendre une déci­sion radicale.

Je devais trou­ver pour écrire du temps que per­sonne, rela­tion fami­liale, ami­cale, pro­fes­sion­nelle ou autre, abso­lu­ment per­sonne ne pour­rait me « voler », tout en res­tant dis­po­nible pour mes obli­ga­tions. Il y avait bien le soir, mais écrire après une jour­née bien rem­plie, le corps fati­gué et la tête déjà com­plè­te­ment far­cie, cela fai­sait long­temps que je n’y arri­vais plus. Il res­tait l’autre extré­mi­té du jour. Celle à laquelle je pen­sais être inca­pable de me plier. 

L’idée m’a été souf­flée incons­ciem­ment par un ami scé­na­riste évo­quant les autrices amé­ri­caines mères au foyer des années soixante-dix, qui se levaient avant leurs enfants pour écrire. C’était ça, la solu­tion. Se lever avant l’aube, écrire, puis com­men­cer sa journée. 

Depuis plus de trois semaines, je me lève désor­mais à cinq heures du matin, j’é­cris jus­qu’à sept heures, puis je pré­pare les tar­tines et j’ap­porte café et bibe­ron aux autres per­sonnes de la mai­son­née. Et cela m’ap­porte une satis­fac­tion indes­crip­tible. Certes, il a fal­lu pla­cer une petite sieste après le déjeu­ner, et certes, les soi­rées sont désor­mais plus courtes. Mais quel plai­sir de som­brer d’un som­meil apai­sé ! Lorsque la jour­née com­mence, le plus impor­tant a déjà été fait. 

Il y a des béné­fices secon­daires : la pos­si­bi­li­té d’é­crire abso­lu­ment tous les jours, y com­pris le week-end et les vacances, indé­pen­dam­ment de toutes les autres contraintes, puisque c’est un horaire tou­jours dis­po­nible. Mais aus­si, la com­pa­ti­bi­li­té avec le réchauf­fe­ment cli­ma­tique : ce sont les heures les plus fraiches de la jour­née. Un autre béné­fice : être obli­gé d’é­crire plus immé­dia­te­ment à cause d’un temps réduit pour le faire, ce qui pousse à adop­ter un rythme dif­fé­rent, par petites touches plu­tôt que par longues traversées. 

On va voir si je tiens véri­ta­ble­ment la lon­gueur, mais j’y crois, et il y a déjà une vic­toire dans l’his­toire. Celle de m’être prou­vé que je ne suis pas celui que je croyais. Qu’il est tou­jours pos­sible de se réinventer.

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Auteur de romans, scénariste de documentaires, consultant en scénarios et curieux de tout.

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